Connaître rend-il meilleur ?
Problématique : il s'agit de savoir si la connaissance favorise ou non le progrès moral. Il ne s'agit pas, en effet, de savoir si la connaissance peut nous conduire à de meilleurs performances dans le domaine de la praxis ou de la performance technique, ce qui va, d'une certaine façon, de soi, mais d'analyser les liens possibles (ou de les remettre en cause pour une critique justifiée) pouvant exister entre connaissance et progrès moral, accession à la Vérité et accession au Bien. Quel est l'impact de la connaissance de soi-même et du monde sur le jugement et l'action morale ? Rappelons le lien entre l'amour du savoir et l'amour de la sagesse, qui caractérise l'entreprise philosophique.
1 : Connaître rend
meilleur.
La connaissance empirique pourrait nous rendre meilleur et nous conduire à ne
pas répéter les mêmes erreurs. La réflexion sur son propre passé, sur
l'histoire, peut déboucher sur un enseignement moral.
La connaissance éclaire le jugement. C'est l'entendement qui doit déterminer
la volonté. L'ignorance conduit à l'erreur et à ses avatars (Descartes). Or,
éclairer le jugement, c'est rendre meilleur, dans la mesure où la méchanceté
est issue, pour certains, d'une perversion du jugement. "Nul n'est méchant
volontairement" disait Socrate. Pour rendre un homme meilleur, il faut
d'abord s'efforcer de rectifier son jugement égaré et erroné. Le mal ou la
méchanceté ne sont pas inéluctables car ils proviennent la plupart du temps
d'une erreur rectifiable. La maxime stoïcienne affirme qu'il suffit de bien
juge pour bien faire et la remarque apparemment paradoxale de Platon qui estime
que "le criminel devrait réclamer le juge comme le malade son
médecin".
La connaissance revêt aussi la forme de la lutte contre l'irrationnel et les
puissances de l'imagination. Ainsi, la connaissance peut délivrer de l'illusion
et nous permet de nous situer clairement, et donc d'agir plus efficacement dans
la réalité au lieu de nous complaire dans l'ambiguïté des demi-mensonges.
"Connais-toi toi-même", telle était la devise du Temple de Delphes,
restée indissociable de l'exigence de la recherche philosophique. Si la
connaissance de soi-même peut rendre meilleur, c'est en permettant de mieux
contrôler, voire de triompher des désirs et passions.
Inséparable de la recherche d'une maîtrise du jugement, cet objectif, sur le
plan de la pathologie, sera plus tard repris par la psychanalyse. Se connaître,
c'est déjà se guérir : "Ce n'est qu'en pleine lumière que l'on triomphe
du désir" affirme Freud.
Ce combat contre les passions et l'illusion est également l'enjeu de la
démarche de Spinoza, puisque la connaissance a pour effet de transformer ce qui
est en nous subi, en une conscience active et lucide. Telle est cette
connaissance du troisième genre à laquelle tout homme doit tendre, et qui
n'est autre que la perfection dans la sagesse.
On ne peut toutefois ne pas évoquer ce lien entre connaissance et progrès
moral sans faire référence à la philosophie des Lumières. A elle seule, elle
a revendiqué l'idée que la lutte contre l'ignorance est indissociable du
progrès moral et social. Seul le développement des Lumières et de la raison
paraissait capable d'endiguer l'obscurantisme et le fanatisme avec leur cortège
de maux, parmi lesquels l'intolérance et les guerres (Voltaire, Diderot,
Condorcet,...)
2 : Connaître ne rend
pas nécessairement meilleur.
Le mythe adamique de la Genèse (Bible), associe d'emblée la connaissance à la
déchéance. En cueillant le fruit de l'arbre défendu et qui est aussi l'arbre
de la connaissance, Ève expose les premiers hommes et toute l'humanité à la
déchéance et aux malheurs engendrés par la malédiction divine. Toucher à
l'arbre de la connaissance, c'est commettre le péché d'orgueil, car c'est
céder au désir de s'approprier la toute-puissance divine, c'est également
perdre à tout jamais l'innocence originelle.
La réflexion anthropologique de Rousseau analyse toute l'ambivalence du rapport
connaissance-progrès moral. C'est chez cet auteur que la notion d'innocence
(comme ignorance des valeurs) prend tout son sens. Dans le Discours sur
l'origine de l'inégalité et dans le Discours sur les Sciences et les Arts, il
tente de montrer à quel point les progrès des Lumières ont été à l'origine
de tous les maux de l'humanité. Car les connaissances qui peuvent être source
de progrès moral et permettre à l'homme de connaître et pratiquer les vertus,
le jettent ,en même temps et dans les mêmes proportions, sur le pente du vice.
Ainsi ce que l'on croit progrès dans l'ordre des connaissances, est à
l'origine d'une irrémédiable dégénérescence morale. La course au progrès
dans les connaissances induit en fait une régression, de telle sorte que
"l'homme qui médite est un animal dépravé".
A l'opposé, on trouve chez Rousseau le mythe de l'innocence (ignorance) animale
opposée à l'intelligence humaine: l'homme à l'état de nature, ignorant et
isolé, est bon, c'est-à-dire qu'il ne connaît ni le bien ni le mal et n'est
pas animé d'intentions mauvaises. C'est la société, avec son cortège de
connaissances, qui fera naître ce progrès-régression, détruisant cette
harmonie.
Ainsi, la connaissance nous a fait sortir de l'ordre et des limites
fixées par la nature. Elle a rendu l'homme monstrueux : "L'âme humaine,
altérée au sein de la société par mille causes sans cesse renaissantes et
d'erreurs, par les changements arrivés à la constitution des corps, et par le
choc continuel des passions, a , pour ainsi dire, changé d'apparence au point
d'âtre méconnaissable; et l'on n'y retrouve plus que le difforme contraste de
la passion qui croit raisonner et de l'entendement en délire."
Plus près de nous, la connaissance peut être associer au progrès technique.
Peut-on dire que la connaissance scientifique et les développements techniques
que celle-ci a engendrés, ont rendu l'homme meilleur ? Rien n'est moins sûr
et, sans vouloir faire le procès de la technique, il faut admettre que notre
civilisation technicienne est bien celle de l'individualisme généralisé,
voire de l'égoïsme. Quant aux problèmes des enjeux moraux et des retombées
du progrès technique, on peut seulement dire que face au risque de
déshumanisation qu'il soulève, il souligne la nécessité d'une réflexion sur
les fins, indissociable de la connaissance. Si la connaissance est le pouvoir,
jamais les pouvoirs de l'homme n'ont été aussi exorbitants et porteurs de
menaces.
La connaissance ne rend pas nécessairement meilleur. En elle-même elle est amorale. Elle peut cependant être facteur de progrès comme de déchéance morale. Elle ne peut rendre l'homme meilleur que si elle se donne une finalité proprement morale. En toute logique, elle doit préparer le terrain à l'action, mais on peut regretter que, de nos jours, elle débouche plus souvent sur l'efficacité technique que sur l'action morale. L'homme s'est détourné de lui-même pour concentrer toute son attention et ses efforts sur le monde qui l'entoure. Peut-être y-a-t-il là une erreur ?