Peut-on considérer le corps comme le malheur de la conscience ?
A l'inverse de certaines philosophies orientales, qui font participer le corps au processus de connaissance, et s'en servent comme un auxiliaire pour atteindre des degrés élevés de conscience, la philosophie occidentale insiste souvent sur la nécessité de se débarrasser des influences sensibles pour atteindre soit la vérité, soit la perfection morale. Ainsi, le corps est souvent conçu comme une malédiction. L'entreprise philosophique consiste alors à se détacher de lui afin de retrouver une pureté spirituelle, seule source de lucidité.
Partie 1 : Le corps est un
obstacle pour la conscience.
" Autrefois, nous étions exempts des stigmates de ce
fardeau que nous portons avec nous et que nous appelons le corps. Et nous sommes
emprisonnés comme l'huître dans sa coquille." Platon. Cette phrase de
Platon montre que le corps est d'une part étranger à l'âme, et d'autre part
son geôlier. Cette idée selon laquelle le corps est une prison pour l'âme est
reprise dans la Bible (Récit de Genèse) : Adam et Ève, après avoir croqué
dans le fruit défendu sont déchus du bonheur. L'exil auquel ils sont
contraints coïncide avec la prise de conscience du corps. Le corps est un
instrument du mal ; il est directement associé à la déchéance de l'homme.
La vérité ne pourra être atteinte que par une ascèse
intellectuelle, autrement dit faire abstraction des données sensibles (cf.
Mythe de la caverne). Il faut donc aller à l'essentiel, atteindre l'idée
abstraite et immuable. La conscience ne peut se nourrir que de l'intelligible.
L'idéal étant de se délivrer du corps, la philosophie va jusqu'à souhaiter
la mort du corps, qui délivrerait ainsi l'âme de cette cohabitation néfaste.
"Philosopher c'est apprendre à mourir". Platon.
Cette tradition philosophique va se prolonger. Descartes,
après avoir exercé son fameux doute, aboutit à la conclusion suivante :
"L'âme par laquelle je suis ce que je suis est entièrement distincte de
mon corps". Le dualisme va jouer en faveur de la raison, au détriment des
sens qui sont trompeurs.
Partie 2 : Le corps est solidaire de la conscience
Broca mit en évidence que les opérations de la
conscience sont tributaires du cerveau. Il réussit à faire correspondre chaque
opération physique ou mentale à un territoire cérébral. Bergson confirma les
travaux de Broca, tout en insistant sur la différence entre conscience et
cerveau. Il n'y a pas identité, seulement solidarité. Le cerveau doit être
considéré comme un instrument permettant de relier les pensées entre elles et
les actualiser. "Un vêtement est solidaire du clou auquel il est
attaché. Il ne s'en suit pas que le clou soit l'équivalent du vêtement, qu'il
ait la même valeur. Encore moins s'en suit-il que le clou et le vêtement
soient la même chose." Ce passage nous montre que la conscience est
indépendante de la vie cérébrale. La conscience en peut se manifester ni
s'actualiser sans le cerveau, ce qui ne l'empêche pas d'exister (exemple : le
coma).
La vie affective est entièrement perçue par la conscience.
Ses états (désirs, émotions, sentiments, passions, tendance ...) font
intervenir l'union du corps et de la conscience. C'est pour cela qu'on les appelle
états psychosomatiques. Ainsi, l'émotion, qui se définit comme un trouble
violent de courte durée, crée une représentation chargée de sens et des
réactions physiques (tremblements ...). Tous les phénomènes psychosomatiques
de la vie affective nous renseigne sur la réelle solidarité entre nos états
de conscience et nos états physiques.
Partie 3 : Le corps est un auxiliaire indispensable de la conscience : la phénoménologie.
La conception phénoménologique affirme que la conscience
n'est pas un simple réceptacle. Elle n'est pas vide. Bien au contraire, elle
est visée, toujours orientée vers un objet ou un but. Il faut donc la
concevoir comme un élan, un dynamisme. Or pour s'orienter vers un objet, la
conscience a besoin du corps. Le corps est donc ce qui permet à la conscience
de réaliser sa visée. "Dans l'émotion, ma conscience cherche à annihiler
l'objet d'émotion. Et c'est le corps qui lui permet de réaliser sa
visée." Sartre.
Merleau-Ponty dira : "La conscience est le pouvoir de
mon corps d'habiter le monde". Une conscience désincarnée ne peut être
envisageable.
Puisque la conscience et le monde nous sont donnés en même
temps, la conscience ne peut être que subjective. "La conscience dont nous
croyons d'ordinaire qu'elle nous livre une réalité indépendante de nous,
imprime bien au contraire, à ce monde, la marque de notre être. La conscience
n'est pas contemplative, mais active et engagée." Gusdorf.
Conclusion : On peut dissocier le corps de la conscience, et encore moins considérer que le corps n'est qu'un malheur pour la conscience même si ce corps dénote notre fragilité. Si l'homme doit prendre ses distances par rapport aux objets qu'il vaut connaître, il ne s'en suit pas qu'ils doivent se séparer du monde. En effet, la conscience n'a pas le privilège à elle seule de constituer le monde. Il faut donc se garder des deux tentations extrêmes : la matérialisme pur qui consiste à réduire la conscience à n'être qu'un épiphonème du corps parce que les comportements humains sont étudiés sans référence à l'intériorité.